Grossesse, Parentalité

« On est toutes faites pareilles » – Ou pas

J’ai toujours trouvé cette phrase un peu bizarre.

« Allez, au fond on est toutes faites pareilles ! »

En général, c’est une injonction à te foutre à poil dans un vestiaire commun.
Prononcée par une femme de plus de 40 ans entourée d’adolescentes coincées qu’elle a la lourde tâche d’encadrer, souvent. Ou par une adolescente sportive qui a fait du scoutisme, entourée d’autres adolescentes pas du tout dans le même esprit à la base.
Parfois c’est destiné à détendre l’atmosphère parce qu’on doit toutes être dans l’eau à moins le quart et qu’il va falloir se mettre le cul à l’air dans la minute alors qu’on ne se connaît que de vue. Parfois c’est destiné à détendre l’atmosphère parce que les trois méchantes qui font du 36 et dont l’une a posé pour le catalogue des 3Suisses ont jeté des regards condescendants à la frange la moins photogénique de l’assemblée.

Photo de Quenani Leal sur Pexels.com

Mais c’est toujours un peu l’arnaque.
Et c’est surtout complètement faux.

Y a des grandes et des petites, des grosses et des maigres, des rousses et des brunes, des cheveux longs et courts, des noires et des jaunes, des yeux de toutes les couleurs et des nichons de toutes les tailles. Y a celles qui ont de l’acné, une énorme tache de naissance, les bras poilus, des lunettes, un cul magnifique, une scoliose, de la cellulite.
Les filles voient tous ces trucs au premier coup d’œil.
Et puis y a des trucs qui se voient pas mais qui te font te sentir différente en tant que fille.

Kinder surprise

Un joli détournement du designer russe Ilya Kalimulin

Lorsque j’ai été enceinte du Jaguarondi, la sage-femme m’a envoyée faire une écho à 8 SA pour voir si tout se passait bien.

Je me rappellerai toujours du moment où la radiologue a poussé un soupir d’exaspération.
« Mais vous avez un utérus bicorne ! Pourquoi vous prévenez pas ?!
*Blanc*
– Un quoi ?
– Vous saviez pas ?
– Je savais pas quoi ?
– Non, rien…
(Admire la power-connasse, c’est gold à ce niveau)
– Comment ça « rien », vous avez dit quoi ? C’est quoi un utérus bicorne ?
– Nan mais des fois c’est rien, y en a qui ont du mal à tomber enceintes, mais là vous êtes enceinte, donc voilà. »

L’examen se termine avec moi qui demande à M. Puma de regarder en ligne, un peu paniquée. Sainte Frénégonde qui m’engueule parce que « Y a quand même plus intéressant à regarder que votre portable, c’est la première écho de votre bébé » et moi qui lui répond vertement que de toute façon on y voit que dalle, que vu qu’elle nous fait même pas la grâce de nous commenter les images elle serait sur le poumon gauche à pointer un hamster dansant la gigue que j’y verrais que du feu, alors tant qu’à faire je vais me concentrer sur la bourde qu’elle vient de faire. Elle finit par lâcher, un peu merdeuse, que tout va bien sinon.

Quand je raconte ça à un soignant, il me répond invariablement « Les radiologues, si ils sont là où ils sont c’est pas pour leur relationnel avec les patients ». À bon entendeur…

Comme on ne voit pas la sage-femme avant une semaine, on se tape des jours de recherches sur le net. Parce que figurez-vous qu’on n’allait pas rester là comme des fruits en attendant qu’on nous illumine, on était un peu pressés.
D’abord on découvre les bases. Wikipédia, PasseportSanté et compagnie.
Ensuite on tombe sur plein de blogs, articles relatant des cas d’études et autres mémoires qui font froid dans le dos et dont je ne mettrait pas les liens parce que c’est tellement pas représentatif – ça concerne en réalité très peu de cas – que je ne vois pas l’intérêt de se faire flipper. Mais je ne le sais pas encore à ce moment-là et en gros pendant trois jours je m’attends à faire six autres fausses couches avant de mener une grossesse viable mais accoucher ultra-prématurément et que mon utérus explose le jour de l’accouchement. Je suis pas super heureuse.
Et puis on arrive à se calmer et on trouve deux trois autres sources un petit peu plus complètes. C’est pas ultra rassurant mais déjà c’est moins dramatique. En plus je sais pas exactement quelle est l’étendue de la malformation mais je sais qu’il n’y a qu’un col et que j’ai échappé à deux trois autres options pas chouettes. Donc je ne suis pas dans les pires cas de figure.
Mais tout de même, je dors pas super bien. Je remercie donc ici chaleureusement la radiologue qui a fait preuve lors de cet examen d’une communication exemplaire digne d’un manuel d’éthique. Je peux pas dire que je lui en voudrai jusqu’à la fin des temps parce que j’ai autre chose à faire de mes petits shakras que de nourrir de l’amertume envers une parfaite inconnue, ceci dit il y a des chances pour que j’en garde un souvenir durable. Bref.

Freak Show

On finit par avoir notre rendez-vous avec la sage-femme. Ma première sage-femme, qui m’avait déjà pas fait rêver pour la gestion des nausées et qui me fera encore moins rêver ce jour-là. Elle nous annonce que je serai en MAP à six mois, que j’aurai une césarienne parce que de toutes façons ce sera un siège, que faut arrêter de rêver à une naissance physio c’est mort… J’ai les larmes aux yeux et je me fais engueuler « Quoi, c’est pas ce que vous vouliez entendre mais c’est comme ça hein !!! »
Je décide mentalement de changer de sage-femme, je lui dis que j’ai le droit d’être triste et de prendre quelques jours pour digérer la nouvelle. Elle m’adresse au CHU parce que soudain je ne décide plus non plus où j’accouche parce « ailleurs ils voudront pas vous prendre en charge avec ça ». Tu l’as entendu toi aussi le « ça » ? Ok je suis donc une espèce de monstre difforme, c’est super.

Pendant des semaines cette conversation va me rester en tête. Je suis anormale, j’ai honte, c’est ma faute, mon bébé va être prématuré et aura mille problèmes de santé parce que je suis pas foutue d’être comme les autres. Je pleure dans les bras de M. Puma parce qu’il a acheté de la marchandise endommagée sans le savoir. Je ne me supporte plus physiquement. Déjà que je suis malade comme un chien, en plus je me trouve contrefaite, bancale.

C’est un merveilleux début de grossesse.
Je pleure tout le temps. Je prétends que c’est les hormones.
C’est pas vrai.

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Arrive enfin le moment du rendez-vous à l’hôpital.
Je viens d’apprendre que M. Puma s’en va pour quatre mois dans un coin de l’Univers, je vais devoir gérer quasiment toute la grossesse seule.

Je rencontre le Dr Moustique. Elle est jeune, elle est sympa, elle est franche et hyper carrée.
Je lui dis d’emblée que je suis pas fan de ma sage-femme. Qu’elle me propose de me soigner avec les plantes et les énergies positives mais que moi, si possible, je voudrais être soignée avec la médecine. Elle éclate de rire « Ça devrait pouvoir se faire ! »

Je lui explique ce que j’ai appris pour la malformation, elle me dit qu’on va remettre les pendules à l’heure.
On refait une écho.
Elle m’explique qu’on ne voit pas précisément s’il s’agit d’un utérus bicorne ou cloisonné, c’est trop tard pour le voir. Il aurait fallu que Sainte Frénégonde le jour de l’écho recommande des investigations supplémentaires au lieu de répondre « Non, rien », mais ça non plus elle l’a pas fait. Il faudra refaire des examens en post-partum.

Je ne dois pas plus qu’une autre m’inquiéter pour une fausse couche.
Il y a des malformations utérines de ce type qui sont tellement silencieuses qu’on les découvre pour un deuxième accouchement.
C’est par principe une grossesse patho. Mais surtout par principe.
Il y a plein de petits risques qui sont potentiellement accrus, mais pas trop. Donc on va se voir souvent, beaucoup surveiller et de deux solutions on prendra toujours la moins risquée pour le bébé.
Il n’y a aucune raison de faire une césarienne si ce n’est pas un siège. Il n’y a pas spécialement plus de risque que ce soit un siège. Mais si c’est un siège ou un transverse on en reste là et on ne tente pas de le retourner. Et on fait une césarienne.
On peut tout à fait préparer un accouchement physio. Mais si quoi que ce soit semble tourner à l’imprévu, on revient de suite à une prise en charge classique pour ne pas prendre de risque.
Il y a de fortes chances pour que bébé soit petit. Si on voit que bébé est vraiment trop petit, on l’invitera à sortir plus tôt.
On aura probablement des surprises, peut-être même des bonnes et des marrantes.

Finalement, c’est pas un drame. Il y a toutes les chances pour que ça se passe bien.
Et comme dit le Dr Moustique, même si quelque chose ne se passe pas bien, on le verra tout de suite et on s’en occupera. Et ça se passera bien quand même, du coup.

Je me détends enfin.

Place libre dans colocation

Photo de Pixabay sur Pexels.com

Concrètement, ça a changé quoi ?

Concrètement, j’ai été surveillée comme le lait sur le feu. J’ai eu une écho par mois, de la progestérone dès les contractions de Braxton au cas où, on a été super vigilants.
Pour l’accouchement ça n’a strictement rien changé, je ne regrette pas du tout le suivi super sécurisant du CHU d’autant que l’équipe était très bienveillante.
Le cas de mon utérus a été débattu pendant des jours et malgré une césarienne au final ils n’ont rien compris à ce qu’ils ont trouvé dedans. On raconte qu’en salle de réunion la team bicorne et la team cloisonné-corporéal s’affrontent encore.

Concrètement, le Jaguarondi avait très peu de place.
La première sage-femme s’était ouvertement moquée de mes questionnements « Il va pas grandir que d’un côté, hein ! »
Mais en fait si, carrément. Un demi-ventre.

Le Jaguarondi est quelqu’un de respectueux des limites et s’est abstenu de dépasser la ligne médiane pendant huit longs mois. C’est-à-dire qu’à droite du nombril, il y a un petit bébé recroquevillé sur lui-même, à gauche du nombril il y a mes organes internes qui font une snobisme-party rien qu’entre eux.
Le foie était pas très content, à un moment il a un peu râlé mais on lui a dit de patienter.
Dans le bouquin, ils t’expliquent que « Au cours du huitième mois, vous ressentirez peut-être des douleurs sous les côtes à cause de la pression exercée par l’utérus grandissant ». Ou pas. Vers quatre-cinq mois de grossesse, après s’être retourné pas discrètement du tout, l’animal a décidé que c’était là l’espace pour ses pieds et qu’il ne bougerait plus que pour exécuter quelques pas de danse. Je fonctionnais dès lors avec un poumon droit qui faisait beaucoup moins le fier et sursautais régulièrement quand je prenais un coup de talons dans les côtes.

Le moment le plus drôle a été le regard d’une fille avec qui je faisais de l’aquagym prénatal. Elle était osthéo et n’avait tout bonnement jamais vu un bidon si parfaitement asymétrique. Je me souviens encore de ses yeux ronds posés sur mon ventre et du « Ah mais d’accord, je comprends mieux ! » quand je lui ai expliqué que j’avais une chambre en plus qui ne servait pas.

Les échos étaient longues, compliquées, inconfortables et parfois même éprouvantes. Un fœtus ultra groupé ça n’est pas facile à observer, à faire tourner… Comme les petits pieds étaient bien rangés dans un coin, on a commencé à suspecter une malformation. Pendant un temps il a été question d’amniocentèse, j’étais dévastée – c’était la goutte d’eau. Finalement la comparaison des différentes échos permis de voir qu’il s’agissait juste d’une malposition. Sauf que cinq mois de malposition ça tire un peu. Le Jaguarondi a donc pris quelques séances de kiné à l’atterrissage et a porté des attelles pour dormir durant le premier été.

On a longtemps craint un bébé hypotrophe. Une semaine avant le retour de son père elle pointait au 8ème percentile et on commençait à envisager un déclenchement.
Mais M. Puma finit par rentrer à la maison, rencontrer le ventre et deux semaines après, surprise, je me prenais un coup de poing du côté gauche. Tellement habitué à notre spécimen unilatéral, on a limite flippé. Bébé avait-il passé un bras sous la cloison, se mettant dans une galère pas possible rendant la voie basse inenvisageable ?
Pas du tout. En réalité le Jaguarondi avait poussé les meubles puis, comme ça ne suffisait pas, il avait également poussé la cloison. Il avait aussi poussé tout court, croissance subite et inopinée que l’équipe médicale attribua sans hésiter à « l’effet Papa ». M. Puma en retire une fierté sans bornes.

Au final le petit félin pesait 3 kg à la naissance. Pas spécialement petit, mais pas ce qu’on aurait pu attendre compte tenu des carnets de santé respectifs de ses deux parents. On sait clairement que c’est dû au manque de place, mais en fait on s’en fout.
Elle va bien notre crevette.

5 réflexions au sujet de “« On est toutes faites pareilles » – Ou pas”

  1. mais mon dieu les réflexions horribles que les gens (surtout soignants) peuvent faire…déjà non on est pas toutes faites pareil et surtout mais bordel un peu d’humanité ça fait pas de mal, si ? contente que tout se soit bien passé en tout cas !

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    1. J’en fais une collection des commentaires idiots. Et dans mon entourage j’ai des gens qui rivalisent sans difficulté avec certains soignants ^^
      Heureusement j’ai appris à ne pas me contenter de ça et quand ça ne se passe pas bien je change. Du coup j’ai eu la chance d’être accompagnée par des gens extraordinaires au final 🙂
      Je prépare un article là dessus, c’est dans les tuyaux 😉

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