Grossesse, Parentalité

Les nausées ? Mais c’est dans ta tête ma pauvre !

Les nausées c’est pas systématique, c’est pas obligatoirement une plaie et souvent ça s’arrête très tôt.
Mais quand tu as tiré le jackpot… C’est vraiment l’enfer.

Lors de ma première grossesse, j’ai commencé à avoir des nausées avant d’avoir du retard. Je me souviens encore de la charmante dame qui m’avait fait ma prise de sang et m’avait dit en riant « Ah, les femmes enceintes, dès que vous voyez le « + » sur le bâtonnet, vous avez envie de vomir, hein. C’est tout dans la tête, cette histoire ». Je lui ai expliqué que je ne pensais pas être enceinte, mais qu’à force d’être barbouillée j’avais dégainé le bâtonnet pour être sûre.
Non, les femmes ne sont pas que des crétines hystériques qui somatisent.

Certes, je m’attendais à être un peu malade. Ma mère nous avait souvent raconté ses grossesses avec des tremolo dans la voix, comme un vétéran du Vietnam qui se rappelle l’enfer qu’il a traversé. Ma grand-mère paternelle était légendaire pour ses nausées et pertes de connaissance jusqu’à la table d’accouchement (une délivrance à tous les niveaux, donc) au point d’avoir dû être hospitalisée alors qu’elle attendait son troisième enfant. Adolescente, j’étais malade sous pilule mini-dosée. Un mois avant, j’avais fait une mini fausse-couche à 5 SA, autant dire très vite, mais j’avais eu le temps de me sentir barbouillée.
J’étais une bonne candidate et j’en étais consciente. Mais à ce point, j’aurais eu du mal à l’imaginer.

Quand on pense aux nausées, on pense en général aux « nausées matinales du premier trimestre ». Perdu, Lulu.
En l’occurrence, j’ai été malade de 1 à 39 SG, la totale, le pack, le forfait. J’ai pris des médicaments à partir du début du quatrième mois (si c’était à refaire je les prendrais de suite sans scrupule) et ce jusqu’au huitième où j’ai pu m’en passer en prenant sur moi.
Un an après, j’ai encore des frissons juste à y repenser.

Tout avait pourtant bien commencé, comme on dit.
Durant les premières semaines, j’avais remarqué que mes aliments n’avaient plus tout à fait le même goût et ressentais parfois une légère indisposition, le genre qui accompagne habituellement ce paquet de bonbons géant que tu n’aurais pas dû finir mais que, en fait, si et maintenant tu te sens un peu con parce que tu as vaguement la gerbe et ça valait pas le coup pour des crocos en gélatine. Je mangeais du gingembre confit avec application et essayais d’y croire.

Bon. J’en avais rapidement déduit que les nausées c’était supportable et que trois mois comme ça , c’était pas la mort.
Haha.

Au bout d’un mois et demi, j’ai commencé à vomir tous les matins. D’un coup d’un seul, juste le temps de courir restituer mon petit déjeuner et on n’en parle plus, c’était fini. Pendant genre dix jours. Franchement, un petit vomi au réveil, c’est pas pas drôle mais c’est pas la mort non plus. Et ça donne grave bonne mine, car après tout vomir c’est comme un orgasme, ça fait rosir les joues et d’un coup tu fais cinq ans de moins. Youpi. Je suivais les conseils du bouquin, mangeant un biscuit dans mon lit en effectuant le moins de mouvement possible pour éviter le piège de l’hypoglycémie, avant de me lever courageusement pour foncer aux toilettes vingt minutes plus tard.
Au bout de dix jours, je vomissais deux fois dans la matinée. Allez, y a pire.
Quand après les vacances je suis retournée au boulot, je me suis dit que j’allais juste rien manger, de peur de repeindre les chaussures de mon boss. En chemin, j’ai dû me garer en catastrophe car je vomissais de l’air en quatrième à la sortie de la ville. La tête du type qui m’a doublée à ce moment-là valait largement le sacrifice, mais quand même. Mon patron était père de cinq enfants, quand je lui ai demandé un entretien il a souri, m’a félicitée et m’a dit qu’il avait compris rien qu’à ma tête que ça commençait fort. J’étais encouragée à rentrer chez moi me reposer jusqu’à ce que ça aille mieux – je n’étais pas salariée, il faut dire que ça aide.

Les semaines qui ont suivi ont été bien moins drôles. Les nausées gagnaient en intensité et se prolongeaient jusqu’à 21h. Je mangeais cinq fois par jour, vomissais les quatre premières et priais pour que la dernière collation soit graciée. Pas toujours.
À chaque fois que je vomissais, les genoux à terre et secouée par des spasmes d’une violence inattendue, je me faisais pipi dessus. Compte pas sur ton périnée pour te soutenir dans l’adversité, les hormones lui ont déjà réglé son compte.
Je ne faisais plus cinq ans de moins, plutôt dix ans de plus. Je claquais sans conviction mon argent dans des compléments alimentaires au gingembre super concentré, qui marchent « à condition d’y croire très fort » selon la sage-femme.

Je me rappellerai toujours de sa réaction quand je lui ai expliqué que je n’avais pu manger qu’une pomme en 48h.
« Quoi ? Une pomme ??? Mais c’est pas la saison ! »

Je tombais en faisant quelques recherches sur un article de Anne – dont le blog m’a été bien utile pour des tas de choses – qui expliquait avoir réussi à survivre grâce au Donormyl. L’idée faisait doucement son chemin mais je voulais essayer de m’en passer si possible. Ma sage-femme m’avait culpabilisée à mort, acceptant de me le prescrire avec une grimace de dégoût. Je n’avais qu’à « prendre sur moi » plutôt que de détruire mon fœtus avec des méchants médicaments, j’étais une chochotte irresponsable. Au pire si vraiment c’était si dur il faudrait m’hospitaliser – c’était présenté comme une punition. Spolier : plus tard j’ai changé de sage-femme.

Bref, avec tout ça je n’osais pas aller le chercher, ce médicament. Au téléphone, ma mère me promettait que ce serait bientôt fini, probablement pas à trois mois, plutôt à quatre mais après tu revis, tu verras. J’arrêtais le gingembre qui n’avait servi qu’à me donner des brûlures gastriques – ceci dit je suis à présent capable de manger du gingembre confit au vinaigre comme si c’était des chips.
Je venais d’apprendre que mon mari partait sans délai pour un autre bout du monde et y passerait quatre mois, soit le plus clair de ce qui restait à vivre de cette grossesse. Pas question de me retrouver seule à l’hôpital dans une région qui n’était pas la mienne, je me mis à avoir une peur irraisonnée de perdre du poids – un comble vu mon score peu glorieux sur la balance. Je mangeais tout ce que je pouvais c’est-à-dire pas grand-chose, mais comme je ne gardais rien ça ne changeait pas la face du monde. J’attendais 21h comme on attend le messie et je mangeais enfin un repas que je pouvais garder. Si dans mon audace je tentais ma chance trop tôt, Raoul, il fallait recommencer. Je bouffais de la Blédine, ce truc tellement calorique et plein de sucre que jamais je n’en filerai à mes mômes, dans l’espoir de compenser mes journées de jeûne. Je ne perdais qu’un demi-kilo.
L’intensité des nausées avait atteint le niveau « première cuite mémorable aux Enfers ». Celui où tu as, après avoir ingéré une quantité immaîtrisée d’alcool en un temps beaucoup trop court, la tête à la fois dans le seau et dans un étau, pendant que la musique résonne à pleins tubes et qu’un fêtard te raconte en boucle et en finnois la recette des sardines chantilly, tandis que tu appelles la Mort comme une chère alliée de tes vœux les plus sincères. Et où accessoirement tu t’es pissé dessus. Et il fait froid.
Je ne faisais plus rien de mes journées, ne voyais personne. Lire me donnait le mal de mer, je crevais de faim, je n’osais boire de peur de déclencher l’Apocalypse. Le mythe de Tantale prenait pour moi un nouveau sens. J’essayais de dormir tant bien que mal en espérant secrètement crever discrètos dans l’heure qui viendrait. Une amie me dit que c’était un peu comme de la chimio. Je compris mieux pourquoi les patients redoutent la chimio.
Chaque semaine était supposée être celle du « pic », ce fameux foutu pic d’hormones après lequel j’étais supposée aller mieux.
Chaque semaine sonnait le glas d’une amère déception, mais surtout voyait la situation s’aggraver, preuve s’il en était besoin que le pic n’était pas dépassé, sinon atteint.

La photo qui fait « au fond du trou ».

Je me mis à sérieusement à déprimer, allez savoir pourquoi. Je pleurais sur le carrelage des toilettes, je pleurais dans le jardin quand j’avais vomi sur le bac de linge que je venais de décrocher, je pleurais à chaudes larmes dans la baignoire à présent tapissée de spaghetti bolognaise.
L’expérience de la fausse couche qui avait précédé, aussi précoce soit-elle, m’avait appris que « ça n’arrive pas qu’aux autres ». Et si tout s’arrêtait cette fois aussi ? J’étais moins terrifiée à l’idée de perdre le bébé qu’à celle d’avoir supporté cela pour rien… et de devoir potentiellement tout recommencer ! Je cherchais un moyen d’annoncer à mon mari que, le cas échéant, je ne recommencerais pas.
Vers treize semaines, je n’étais plus certaine que mon désir d’enfant surpasse la souffrance qui m’était infligée. Même si je me refusais à considérer que tout cela était la faute du bébé, je sentais que je n’en étais plus très loin et cette pensée m’en disait long sur mon état psychique. C’en était trop, il fallait faire quelque chose. Pas question de me retrouver en hôpital de jour à expliquer que je détestais mon enfant in utero, non merci.
Je me rendis à la pharmacie chercher le précieux Donormyl.

Il resta mon meilleur ami jusqu’à la fin du huitième mois, malgré des tentatives régulières pour m’en passer.
Pris le soir, il me permettait de dormir sans être réveillée par l’envie de vomir. Au bout d’une semaine je ne vomissais plus en journée – à condition de ne pas oublier une prise. Les nausées perdirent en intensité, les jours redevinrent vivables, je pus retourner travailler quelques temps – car après il y eu d’autre « petits maux » mais c’est une autre histoire. Je pouvais manger au moins un repas par jour, je dévorais chaque midi devant mes collègues médusés et le soir je ne mangeais rien. Je pris huit kilos sur la grossesse dont trois au neuvième mois. Merci la Blédine, cette bombe calorique.
Je découvrais la vérité sur les envies de fraises. Que ce qui te « fait envie » ne te fait pas vraiment envie, c’est juste la seule chose dans l’univers que tu te sens capable d’avaler. Tu as faim, alors il te la faut. Une semaine à ne manger que du pain, une autre à me nourrir de biscottes, quatre jours de côtes de porc – oui, des côtes de porc au petit déjeuner et au goûter, ça fait deux repas, chouette – trois semaines à jongler entre différents goûts de Blédine, deux jours de pop corn et un jour de compote mais c’est très douloureux au retour, donc ça a vite tourné court. Et quand un aliment est « fini », ne plus pouvoir le voir en photo avant des semaines.
La gynécologue qui me suivit durant toute la grossesse valida le traitement et se demanda comment on avait pu me dissuader de le prendre. Je changeais de sage-femme et tombais sur un tandem de choc auprès duquel je trouverai écoute et réconfort jusqu’à l’accouchement et au-delà.
Les nausées décrurent jusqu’à devenir supportables, à condition de garder les médicaments. J’essayais d’arrêter toutes les trois semaines, sans succès jusqu’à la fin du huitième mois.

Au bout du quatrième mois, j’avais rejoint les rangs de celles qui détestent être enceintes.
Et puis l’animal a commencé à bouger.
J’ai adoré être enceinte.
Ça valait le coup, au final.
Je veux recommencer. Même si ça recommence.

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