Trois.

Cet article fait partie d’une trilogie sur les fausses couches.
Il parle de moi, de ce que j’ai vécu. Il ne présume ni de ce qu’une autre femme peut vivre, ni de ce qu’elle peut ressentir.
Vous n’êtes pas obligé.e de le lire, ni de vous sentir concerné.e.
Le contenu pourrait choquer.
La modération des commentaires sera aussi souple et bienveillante qu’une poutre IPN de six mètres en liberté.

Le temps venu, je mets six mois à être enceinte. La petite voix parle très fort.
Mais voilà qu’un jour, goût dans la bouche, haut-le-cœur, test, bingo.

Je serre les dents un mois durant, ça tient. Puis on arrive à huit semaines et à la datation le cœur bat. Soulagement. J’ai été bien malade mais ça se calme, une grossesse ne ressemble pas à une autre, peut-être que je serai épargnée cette fois. Vraiment, ça va de mieux en mieux. Je m’autorise à me détendre, je respire, je préviens ma team de confidentes.
Et un matin je perds du sang. Un peu mais pas juste un peu.

Je comprends que c’est peut-être foutu et je préviens M. Puma.
On a des copains qui doivent arriver demain de Bretagne, ils sont sur la route, qu’est-ce qu’on fait ?
Je me dis qu’après tout ça ira, c’est pas la première, c’est tôt mais c’est la vie, je vais m’en remettre et ça me fera du bien de voir du monde. Ils font partie des happy few qui savaient que j’étais enceinte, on pourra en parler. Faudra juste pas compter sur moi pour gérer l’intendance et de temps en temps je prendrai du temps pour moi, monsieur promet de s’occuper de tout, bien sûr, pas de problème.

J’appelle le cabinet où la gynéco que j’ai choisie fait des rempla près de chez moi, elle sera là dans deux jours. La secrétaire me propose de venir dès aujourd’hui, elle me calera un rendez-vous avec Dr Garce.
Dr Garce est connue dans le canton pour être une vraie garce, alors je décline mais la secrétaire insiste, quand même madame, vous n’allez pas rester comme ça, venez on va regarder, on peut quand même pas vous laisser dans cette incertitude. Bon. Ok.

Attention, ce qui suit est un parfait exemple de violence médicale, ne reproduisez pas ça chez vous.

Dr Garce me reçoit et je lui explique la situation, allons faire une écho dans la salle derrière. Je précise que je suis pas un modèle standard, faudra pas s’inquiéter. Dr Garce demande si c’est bicorne ou cloisonné, je réponds que c’est vraiment entre les deux, c’est pas tranché, on a fait de l’imagerie mais bon. Et que ça m’est égal. « Ah on va faire une 3D je suis sûre que je peux le voir ! »
Hum, je m’en fous, je t’ai dit, je veux savoir si j’ai perdu le bébé, tu permets ? « Ah oui pardon, ha ha ! »
Ha ha.
Je passe sur les détails du type ‘on prévient pas avant de mettre la sonde’, Dr Garce c’est la médecine à la faispaschier.
Pas de cœur qui bat, c’est plié. Presque-neuf-semaines n’ira pas jusqu’à neuf.
Retour au bureau, je me fais un peu engueuler parce que je fais la gueule. « Avec ce que vous avez vous avez pas le droit de vous attacher, vous allez en faire PLEIN des fausses couches ! »
Euh mais moi on m’avait dit que non, pas du tout justement. « Ah ben c’est la meilleure, ah ben si hein ! DES TAS ! »
Je reste scotchée. Elle fait ses petits commentaires merdiques et explose quand je demande si les antalgiques prescrits sont compatibles avec l’allaitement. « Comment ça mais vous allaitez ? Mais comment vous êtes tombée enceinte, c’est pas possible ! »
Ben si, deux fois et sous pilule, encore.
« Ah non mais attendez et quel âge à l’aînée ? Seize mois ? MAIS C’EST N’IMPORTE QUOI LÀ, FAUT ARRÊTER TOUT DE SUITE ! »
Parce que ?
« Mais on allaite pas si longtemps c’est horrible, vous avez rien d’autre à faire ? »
Holy fucking fuck. Je n’en peux plus, je dois garder mon calme alors que j’ai envie de la gifler à répétition avec une pelle à neige. Je n’arrive pas à retenir quelques larmes.
« Oh mais allez, pourquoi vous pleurez, là ? Faut pas vous attacher, je vous ai dit ! »
Je suis exaspérée. En plus elle sait pas de quoi elle parle, je ne suis pas attachée, personnellement je crois pas à autre chose qu’un amas cellulaire, juste je n’aurai pas mon prochain bébé aussi vite que je l’aurais cru, retard de livraison, on va devoir tout recommencer pendant je ne sais combien de mois et oui, ça me fait suffisamment chier pour faire la tronche, merci. En plus à ce stade je pleure beaucoup plus de rage contre elle que de tristesse.
« Vous avez déjà un beau bébé, vous voulez quoi de plus ? »
MAIS UN DEUXIÈME, SOMBRE CONNE ! hurle-je en mon for intérieur. Je dis que je voudrais des enfants, trois, quatre qu’est-ce que j’en sais.
« Han mécépapossible ! TROIS ENFANTS MAIS QUELLE HORREUR VOUS ÊTES FOLLE !!! Mais faut pas faire tant d’enfants, deux c’est le max après on a plus de vie ! »
Je suis consternation. Je coupe court, je veux juste sortir de la pièce au plus vite.
Elle me dit au revoir en ajoutant « Et vous vous rappelez pour les prochaines, hein ? Vous, VOUS AVEZ PAS LE DROIT DE VOUS ATTACHER, COMPRIS ? HA HA ! »
Porte ouverte, tout le monde entend. Ha ha.

Pour la petite histoire, j’ai eu énormément de mal à m’attacher lorsque j’étais enceinte du Flerken et à six mois de grossesse je ne lui avais quasiment pas parlé. Pas même dans ma tête. Il a fallu démêler ça avec un psy et c’étaient des nœuds bien plus serrés que je ne l’aurais cru. J’avais beau savoir qu’elle avait dit n’importe quoi, il en est resté quelque chose de dur et froid dont je n’avais pas besoin.

Le prix Nobel de savoir-être ayant oublié de me prescrire le Rhophylac il va falloir que je reconsulte le lendemain. Gé-nial.
Hors de question de retourner voir l’autre dingue, je me tape donc 30 bornes aller pour prendre un ticket aux consultations du CHU, où l’on a la réputation de traiter les patientes autrement mieux que ça. Sur place je demande un docteur vraiment, vraiment gentil parce que ça s’est mal passé hier et que je suis un peu à bout.
C’est donc un docteur vraiment, vraiment gentil qui va venir me chercher en salle d’attente. Qui va faire un interrogatoire tout gentiment, qui va faire des yeux ronds quand je lui explique ce que le Dr Garce m’a dit, qui va me dire que c’est faux, qu’elle avait pas le droit de dire des choses pareilles, que c’est dégueulasse et révoltant même pour lui alors pour moi il n’imagine pas. Qui va me demander si je veux vérifier ou non avec une écho, c’est pas du tout obligé. Qui se mettra à l’autre bout du box face au mur pendant que je me déshabillerai et mettrai un drap, qui me proposera de mettre la sonde moi-même, qui me dira avec une voix toute douce que non, effectivement il est désolé mais il n’y a pas de battement de cœur.
Qui me fera les ordonnances, me dira que maintenant on attend et que si la semaine prochaine il n’est pas sorti tout seul on pourra intervenir. Qui m’expliquera comment, étape par étape, avec tact, avec bienveillance. Qui me demandera tout à la fin « Surtout, vous retournez pas voir cette horrible garce, hein ! Promis ? » Il a réussi à me faire rire et j’ai promis, juré craché.
Je me rappelle de lui comme si c’était hier et je le remercie encore, tellement fort.

Le lendemain matin j’ai mal, mal, mal. Je prends les antidouleurs, j’envoie monsieur se balader avec les enfants et les potes et je m’enferme aux toilettes ou je perds beaucoup de sang, des débris, des morceaux. Encore.
J’aurais aimé pouvoir suivre le courant et mettre les pieds sous la table mais l’organisation ne suit pas, il faut que les enfants mangent à l’heure, respecter le timing de la sieste et ce n’est pas anticipé. Alors je gère, même si c’est la dernière chose dont j’ai besoin. Alors je le dis. Et je me fais engueuler.
Ce jour-là quelque chose se brise entre nous qui n’est toujours pas réparé.

Tout le monde s’en va pour une balade et je m’enferme dans les toilettes. Et là il se passe le truc que tu n’aurais jamais vu venir. Un moment incongru, ignoble et presque drôle. Un de ces moments où le comique et l’horreur on décidé que c’était une occasion rêvée pour travailler main dans la main sur un projet grandiose.
Mon utérus a vraisemblablement expulsé quelque chose d’assez gros. Sauf que c’est coincé au niveau de ma vulve.
Oui madame. J’attends comme une idiote sur les toilettes pendant plusieurs minutes et il se trouve que non, ça ne veut pas tomber tout seul.
Pour du concret c’est du concret, je me dis que décidément je touche le fond question détails scabreux. Et surtout je me rends à l’évidence, je ne vais pas rester comme ça éternellement, je vais devoir faire quelque chose.
Il me faut donc attraper l’amas de chair et le jeter dans les toilettes.

Un instant je me demande si des gens le gardent. Est-ce que des gens l’enterrent, font une cérémonie ? Dans une boîte d’allumettes, peut-être, comme la souris blanche du neveu qu’on a couchée sous le cerisier dans sa dernière demeure en carton avec grattoir ?

Je finis par tirer la chasse et c’est un geste affreux. Encore une fois, je ne vomis pas. Je ne tombe pas dans les pommes. Allez savoir comment. J’ai un frisson d’horreur.
Une fausse couche ce n’est pas un instant, on ne passe pas d’enceinte à plus du tout en un claquement de doigts. On ne devient pas soudainement vide, il faut la vivre et c’est long. Très long parfois. Et on ne peut pas passer son tour.
Je pense à la chanson d’Anne Sylvestre tout le week-end.

L’après-midi je fais comme si tout allait bien et je viens me balader en ville avec les autres pour faire plaisir à tout le monde, pour être sympa, pour pas faire chier, pour continuer à vivre, même si j’aurais voulu être tranquille et qu’on s’occupe de tout ainsi qu’un peu de moi.
J’ai mal, je transpire, je perds encore de gros caillots dans des toilettes publiques pendant qu’une vieille dame qui fait partie d’un bus de touristes râle que je prends trop de temps et toque à la porte. Je sors en souriant, je prends une voix terriblement courtoise « Pardon madame, je suis en train de faire une fausse couche et c’est un peu long, je suis vraiment désolée de VOUS avoir fait attendre ». Elle blêmit et bredouille, recule.

Quelques instants plus tard, au pied de la cathédrale, Pauline me demande doucement comment, en vrai, ça se passe une fausse couche. Si j’accepte de lui raconter.
Elle a raison de demander. On n’en parle pas assez. J’ai essayé, de mon mieux.

On parle, un peu, du chagrin, de la perte, de la tristesse et de la culpabilité.
On ne parle pas de tout ce sang, de ces crampes, des morceaux, de l’œuf que l’on sent si tôt passer au moment de l’expulsion, des sueurs froides, des vertiges, des haut-le-cœur de dégoût. Que c’est comme une gastro-entérite de sang et de morceaux de placenta. Avec un embryon.
La seule représentation vraiment réaliste que j’aie vue d’une fausse couche, c’était un épisode de Please like me sur un avortement médicamenteux. Parce que concrètement c’est assez similaire dans l’exécution, voyez-vous.
Celle qui m’a fait le plus de bien, je la dois à Phoebe Waller-Bridge qui ouvre ainsi la magistrale seconde saison de Fleabag.
Quelque part, les fausses couches précoces n’existent pas.

Mais on devrait en parler un peu. Les femmes ont le droit de savoir, si elles veulent.

Je ne sais pas vraiment comment je l’ai vécue, celle-ci. Assez mal je dirais.
Pas du tout attachée à l’enfant qui serait venu mais déçue de devoir encore tout recommencer, déçue d’y avoir cru, déçue par mon conjoint qui ne comprenait pas pourquoi ça me touchait encore au bout de trois semaines et que ça faisait bien chier, le pauvre.
Je n’ai pu m’appuyer sur quasiment personne autour de moi. Entre ceux qui ne savent pas, celles qui voudraient bien mais qui sont trop loin, ceux qui n’ont vraiment rien d’intelligent à dire… J’étais seule.
On a enchaîné sur trois semaines de vacances et j’étais dans un tunnel. Au milieu, une parenthèse avec @feetoutetrien m’a permis de trouver de l’oxygène. On venait de vivre une année lamentable entre le RGO, les nuits d’enfer, l’absence de soutien, l’épuisement, deux fausses couches, ma carrière en carafe et ce nous deux qui nous avait permis de tenir jusqu’ici avait disparu.
J’étais seule.

Deux mois plus tard j’étais au fond du trou et j’ai décidé que je méritais mieux. J’ai décidé que je n’accepterais plus les tétées de nuit du Jaguarondi parce qu’il était temps que je dorme enfin, j’ai trouvé un psy qui ressemble à Henry Cavill, j’ai décidé de changer tout ce qui ne me convenait pas. On a réparé les dégâts causés par le Dr Garce pour que je puisse parler au Flerken dans mon ventre. Depuis il m’aide à réparer ce que je trouve, à me détacher de ce dont je n’ai plus besoin et à construire ce que je veux.
C’est déjà pas mal.

Depuis j’ai rencontré le Flerken qui me fait des « ba » sur les joues et qui rigole avec sa grande sœur.
C’est vraiment beaucoup.

3 commentaires sur “Trois.

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  1. Merci pour cette série de texte!
    Il va aider celles qui le vivent et ceux qui aimeraient soutenir…
    Il y a pas si longtemps, j’étais persuadée que les femmes n’aimaient pas trop en parler…
    Depuis j’ai appris que c’est plus compliqué…
    Encore emrci!

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