Je me mets trop de pression et c’est très bien comme ça

Dans la série des critiques pédagogiques de coin de chaise longue, ceux m’exaspèrent le plus sont définitivement les branleurs prosélytes.
Ceux qui vous disent que vous vous compliquez trop la vie, que vous vous foutez trop de pression ou que vous voulez trop bien faire.

Photo de Pixabay sur Pexels.com

Je n’ai pas plus réfléchi que cela à la psychologie de ces personnages parce qu’ils me gonflent au plus haut point et que je n’ai pas d’énergie à consacrer à leur dissection, compte tenu de celle que j’ai déjà perdue à les tolérer. Je me contente pour ma part de les trouver trop lourds, exaspération que M. Puma partage avec moi, aussi tâchons-nous toujours de les tenir à distance.

Oui je me mets une pression énorme, et c’est très bien comme ça.
Je m’explique. Dans ma famille, on a une conception assez particulière du boulot. Le boulot, quel qu’il soit et aussi insignifiant soit-il, tu le fais bien, tu le fais à fond, de ton mieux. Ton boulot tu t’y investis et tu le respectes, ou bien tu ne le fais pas.

Et c’est aussi comme ça que je vois la parentalité. Tu le fais à fond ou bien tu t’abstiens.

J’ai longtemps écarté l’idée d’avoir un enfant. Il fallait trouver la bonne personne, avoir une situation, avoir envie… Je voulais avoir un enfant à condition de me donner les moyens d’être une bonne mère, la meilleure au regard de mes propres capacités. Peu importe qu’au final la voisine soit dix fois mieux que moi, l’important étant que moi je fasse de mon mieux. Du coup des fois j’avais la flemme, je me disais que je ne me voyais pas consacrer ma vie à quelqu’un d’autre de façon définitive comme ça et je préférais l’option no kids.
Je pensais longtemps être la seule mais en fait j’ai découvert récemment que j’ai plein de copines dans ce cas. Certaines ont finalement fait des enfants, d’autres non, justement pour cette même raison.

Oui, ça peut sembler raide, de se mettre une telle pression, mais il se trouve qu’on ne parle pas d’acquérir une plante, un têtard ou de se mettre à la salsa après 25 ans. On parle de mettre au monde un être humain dont on aura la responsabilité toute sa vie. Un être sans défense, dépendant et potentiellement capable un jour de… Qui sait de quoi ? Quelqu’un qui n’aura rien demandé. Quelqu’un qui manquera de soi si l’on manque à ses engagements, qui se demandera peut-être un jour si ses parents l’aimaient sincèrement et si le manque qu’il en a eu signifie qu’il n’était pas digne d’être aimé un peu plus, digne qu’on se dépasse pour lui. Je voudrais que mes enfants puissent dire un jour « Nos parents ont fait de leur mieux, c’est indiscutable ». Ouais, chacun a des préoccupations qui lui correspondent. Celles-ci ont toujours été les miennes et ça me convient très bien, je ne vais pas m’en excuser.

C’est peut-être très raide mais c’est aussi sublime. Pour moi, faire un enfant doit être sublime ou rien. Prendre l’entière responsabilité du devenir d’une vie humaine ne peut se faire à moitié.
Un jour, j’ai décidé de faire un enfant avec quelqu’un à qui j’avais expliqué cela et qui en était d’accord. Alors on l’a fait et maintenant on se met une pression de malade. On est parents, on fait notre maximum, on se donne à deux mille pour cent et on se dépasse comme on ne l’aurait jamais cru possible.

On ramasse comme des chiens. En ayant tiré au sort un bébé avec un petit défaut de fabrication, on doit ajouter aux préoccupations ordinaires des mois et des mois de sommeil haché, de l’inquiétude, l’acquisition de compétences et de savoir médicaux pas piqués des vers, les rendez-vous chez toutes sortes de spécialistes, le doute, les décisions pas marrantes où même le médecin ne sait pas nous aiguiller, les connards qui auraient fait mieux que nous sur le papier, les nœuds au cerveaux à force d’interpréter les symptômes, les hurlements de peur, de douleur ou de fatigue, durant des heures, au creux de l’oreille, à en tomber dans les pommes parfois. Et merde, c’est vraiment dur. Physiquement, psychologiquement. Et on a très peu de soutien, comparé aux leçons et aux reproches qu’on se mange, y compris de la part d’inconnus dans la rue – d’ailleurs si certains d’entre eux me lisent, on vous hais.

Mais c’est une enfant absolument merveilleuse qui mérite au minimum que nous fassions notre maximum. Elle n’a pas demandé à se tordre de douleur, ne peut pas se soigner seule et ce que nous faisons personne d’autre ne le fera pour elle. Personne d’autre ne l’aimera comme des parents, personne d’autre ne lui fera des câlins toute la nuit pour l’apaiser, personne d’autre ne sacrifiera son bien-être pour le sien à elle. Il n’y a personne d’autre pour faire le job ne serait-ce que décemment, alors nous n’avons pas le droit de nous défiler.

Notre fille est sublime, nous avons le devoir de nous sublimer pour elle.

En baver sévèrement donne également du sens aux choses. Tout le monde peut faire de son mieux après une bonne nuit de sommeil, dans une maison rangée et entouré de bienveillance, avec un enfant souriant aux anges. Faire de son mieux quand on est épuisé par une nuit blanche, avec un gremlin qui hurle ses tripes en vous regardant droit dans les yeux, voilà un exercice d’abnégation.

Quand vient l’envie subite de m’acheter un congélateur, je me dis que je gagne des médailles de warrior toutes catégories et c’est une des choses qui m’aident à tenir. Je le fais un petit peu pour la gloire, pour la beauté du geste. Je le fais même si personne ne saura jamais à quel point c’est sublime, et personne ne le saura parce que tout le monde s’en fout d’une maman fatiguée qui se retient héroïquement de hurler sur son môme.

Elle est toute mimi la photo, hein ? Ben ce jour-là j’étais au bout de ma vie, elle m’avait fait fondre un tympan et pourtant on respire, on reste calme et on regarde les fleurs. Médaille, please.

Est-ce que ça veut dire que nous devons lui dévouer notre vie ? Nous changer en martyrs ? En esclaves ? Exaucer le moindre de ses souhaits avant même qu’elle ne le formule ? Tout lâcher et arrêter de bosser pour se consacrer exclusivement à la chair de sa chair ?

Je ne crois pas. Pour en faire un être humain équilibré et heureux, il faut savoir un peu penser à nous de temps en temps. Mettre entre nous une distance confortable pour tout le monde. Lui laisser le temps de désirer les choses avant de l’aider à les obtenir, lui montrer qu’on ne peut atteindre tout ce qu’on désire et que c’est souvent mieux. Être nous-mêmes des êtres humains équilibrés qui savent penser à eux pour que le jour venu elle puisse être en mesure de s’y autoriser aussi.

Photo de Marta Dzedyshko sur Pexels.com

Sachez qu’il est socialement acceptable de se ressourcer en se noyant dans le chocolat.

Ne pas chercher à être parfait, c’est horrible un parent parfait, c’est castrateur, dévalorisant, on ne pourra jamais se hisser à son niveau. Mais je veux être ce que je souhaite qu’elle devienne. Quelqu’un qui fait de son mieux pour ceux qu’il aime y compris quand c’est terriblement difficile.
Ah et pour le concept du parent esclave, désolée ça me fait toujours un peu marrer. Un bébé n’ordonne pas. Il supplie. Si on ne comprend pas ça, effectivement la relation risque de devenir compliquée.
Quand à arrêter de bosser moi ça ne m’a pas vraiment réussi alors je ne vais pas aller le conseiller, même si c’est probablement différent lorsque c’est choisi. Je dirais simplement qu’on peut très bien faire son maximum en travaillant. On en fera douze fois moins que le voisin qui a pris un congé parental mais c’est pas la quantité qui compte, ça tombe bien. Ce qui compte c’est de faire son possible. Et parfois son possible c’est d’aller bosser pour nourrir ses enfants et les aimer au retour du travail, très fort.

Alors je donne tout ce que j’ai, je dépasse mes limites et j’essaie sans cesse de me perfectionner.

Venant d’un athlète, mettons un alpiniste, ça claque ce genre de discours, non ? Et si c’était un artiste, genre performeur, ce serait pas trop stylé comme discours ? Genre sur un poster ou à la une d’un magazine à 5€ avec de belles photos ? Ou dans une pub pour Nike !
De la part d’un parent, en revanche, c’est plus stylé du tout, c’est au mieux oppressant et au pire de l’hystérie – si c’est une mère c’est toujours de l’hystérie.

Et voilà, quand c’est lui ça claque mais quand c’est Micheline qui se donne à fond c’est tout de suite moins sexy.

Sauf que parents c’est devenu notre job. Et notre job on tient à le faire bien. Donc quand quelqu’un débarque avec un ton agacé, rigolard ou condescendant pour nous dire qu’on en fait trop, avec une démonstration qui finit en général par « Regarde, moi je me fais pas autant chier et ça va », il ressemble fâcheusement à ce collègue relou qui a décidé de rien foutre et tente de vous embarquer dans ses plans.

Il a le droit d’avoir moins d’ambition professionnelle que vous, ça n’est pas la question. Juste vous aimeriez bien qu’il garde pour lui ses conseils foireux parce que clairement vous n’avez pas les mêmes priorités.

D’autant que c’est le même, dans une semaine, qui vous reprochera de ne pas en faire assez…

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