J’allaite même les enfants des autres

« Mme Something ? C’est Christine du lactarium. Je vous appelle parce qu’on avait convenu que je vous tiendrai au courant quand on aurait travaillé le lait. C’est bon, il est passé. On va pouvoir l’utiliser ».

Malgré tous nos efforts, ma fille n’a quasiment rien mangé de solide avant ses 11 mois. On remercie le RGO, les œsophagites à répétition. La diversification est supposée aider sauf que parfois non, parfois ça n’aide pas du tout parce que ce qui remonte fait beaucoup plus mal que le lait maternel. Alors le Jaguarondi refuse de manger ou presque durant des mois. On arrive à donner du pot au feu. J’en fais une marmite par semaine, une énorme marmite et je congèle les bouteilles de bouillon.
Un allaitement exclusif à 11 mois, c’est une quantité de lait impressionnante. Quand on saute une tétée pour un bib de pot-au-feu ou quand par miracle elle fait un repas de moineau, au bout de trois heures j’ai des seins énormes. Alors je tire un peu pour éviter les engorgements, en fait à chaque fois je tire beaucoup. Le lait au congélateur s’accumule plus vite qu’elle ne le consomme.

Elle a neuf mois. Je travaille pas, je sers à rien, je sais même pas m’occuper correctement de mon bébé qui est pas si malade que ça, c’est juste une excuse que je me trouve parce qu’en fait je m’en sors pas avec elle, même le médecin me l’a dit le mois dernier.
Mais j’ai du lait.
Et j’arrive juste à garder la tête hors de l’eau parce que je sais qu’il y a d’autres femmes un peu partout qui ont une carrière, des bébés qui mangent, qui font la sieste à heure fixe, qui vivent dans une maison rangée. Et qui pleurent parce qu’elles sont de mauvaises mères, complètement nulles, parce qu’elles n’ont pas « réussi » à allaiter.

Je le sais parce qu’on est fin janvier 2019 et que Modilac vient de retirer plusieurs gammes de laits du jour au lendemain pour suspicion de salmonelles, dont le lait de riz pour les nourrissons allergiques. La puéricultrice de la PMI que j’ai vue deux jours avant m’a appelée en catastrophe, elle a tout de suite pensé au Jaguarondi qu’on essaie de faire grossir comme on peut et à qui on a donné du lait à base de riz, mais heureusement une autre marque. Elle me dit de rien lâcher sur l’allaitement, que je fais ce qu’il faut, que je dois en être sûre, que je l’appelle si ça va pas.
Sur les pages de discussions, des mères hystériques : Novalac est déjà en rupture, Prémiriz n’est plus produit, Mandorle n’arrivera pas à suivre, les laits de chèvre coûtent un bras en magasin bio et pourtant les rayons se vident, les hydrolysats ont « un goût de piscine » et les bébés font la grève, ceux qui sont très allergiques sont couverts de plaques quand on arrive à leur faire boire, il leur faut du végétal, ça n’existe plus en AR, le Gumilk contient des traces de PLV, MagicMix sera remis en vente mais pas avant plusieurs semaines et tout le monde ou presque a oublié Gelopectose, bats-toi pour en trouver. Des parents passent la frontière pour trouver d’autres laits mais les boîtes sont dans une autre langue et ils ont très peur de se tromper. Sur un forum, des mères décident de relancer une lactation, voire de faire une lactation induite, mais ça va prendre des semaines. Elles s’échangent les noms des meilleurs consultants IBCLC. Elles ne se pardonnent pas « l’échec de l’allaitement ». Un dame se demande si on ne peut pas faire « comme avant, avec les nourrices ». On lui explique que c’est dangereux, d’un point de vue sanitaire. Moi j’ai du lait mais je ne peux pas l’aider.

C’est désespérant. Je n’accepte pas que ce soit désespérant. J’ai besoin qu’il y ait un sens.
Je me rappelle les copains qui ont eu leur fille juste après nous, prématurée. De sa mère qui passait des plombes à tirer seulement quelques millilitres de lait et qui redoutait la pesée après chaque tétée. J’avais des frissons en lisant ses messages.

J’appelle le lactarium.

La dame au téléphone, Christine, est géniale. Gentille, compréhensive, positive.
Elle m’explique qu’à l’hôpital ils s’occupent de bébés de six cent grammes qui ne savent pas téter, qui du coup ne stimulent pas assez leurs mamans et qu’elles ont besoin de ce lait, parce que le lait artificiel c’est pas pareil, ça leur donne mal au ventre et ils souffrent déjà assez comme ça. Que le lait de mère fait grandir les enfants, mieux que tout autre chose au monde. Qu’ils ont besoin d’aide pour faire grandir ces bébés.
Notre allaitement de plus de six mois qui fait lever les yeux au ciel à nos proches, pour eux c’est une chance inespérée. Ils ont très peu de donneuses régulières, les Françaises n’allaitent pas longtemps et quand elles sortent de l’hôpital elles ont déjà beaucoup à faire avec leur bébé, le maintien de leur lactation malgré la reprise du travail.
Je travaille pas, moi. J’ai du temps et j’ai du lait. Je peux sauver des vies.
Tout à coup au téléphone je deviens une super maman, qui fait exactement ce qu’il faut malgré la pression, qui le sait au fond, qui pourra se dire en regardant en arrière qu’elle n’a pas abandonné et qu’elle a bien fait. Parce que c’est dingue que notre culture intègre un tel malaise avec l’allaitement, qu’il serait temps que les mentalités changent, l’allaitement c’est tellement important, eux ils le voient tous les jours à l’hôpital.

On parle très longtemps, j’ai répondu au questionnaire et il n’y a aucune contre-indication a priori. Elle m’explique les modalités de recueil, de conservation, la stérilisation du tire-lait, le stockage du matériel, le certificat médical. Elle me parle du traitement du lait chez eux, de la pasteurisation mais quand même, si la charge est trop lourde ils doivent jeter tout le lait alors ce serait dommage. Elle me met en garde de toujours avoir un stock pour mon enfant, que ça doit rester ma priorité, bien sûr. Ça fait beaucoup d’informations mais elle m’envoie un dossier par la poste, tout est rappelé.
J’ai trois mois pour recueillir trois litres, il faut trois litres pour que le livreur vienne les chercher, eux aussi ils ont un budget serré, j’habite loin, il n’y a plus assez de donneuses pour faire des tournées régulières, elle s’excuse. Mais trois mois c’est long, j’ai tout mon temps, elle me demande si le congélateur est assez grand . Elle me parle de la prise de sang, des médicaments, qu’il faut absolument que je l’appelle si j’en prends, même s’ils sont théroiquement compatibles avec l’allaitement leurs bébés sont trop petits, on demandera au médecin du lactarium à chaque fois.
Au téléphone, j’explique qu’on essaie d’avoir un autre enfant, que si je suis enceinte je ne continuerai probablement pas. La dernière fois j’avais très mal aux seins et une baisse de lactation, je ne pouvais plus tirer. Elle me répond que c’est pas grave, que si je n’arrive pas à trois litres ça ne doit pas m’inquiéter, qu’il suffit que je l’appelle et on verra comment on fait.

Pendant trois mois je tire mon lait pour nourrir d’autres enfants que ma fille. Quand la petite est chez ma mère ou chez la nounou, quand elle fait par miracle un repas digne de ce nom et qu’elle tète moins. J’ai pris le pli pour gérer le matériel, pas si contraignant que ça, suis passée au power pumping sur les conseils d’une animatrice LLL en adaptant les conditions de conservation, je remplis avec précaution les petites bouteilles, parfois tous les jours. Et quand je perds pied à la maison je fais un break. Quand je n’ai pas le temps de finir la vaisselle ou de ranger la cuisine, autant dire que la stérilisation du tire-lait passe au second plan. Parfois je n’ai pas le moral et je me dis que c’est stupide, que si ça se trouve j’ai déjà fait une connerie une fois et que le lot serait refusé. Qui suis-je pour vouloir « sauver des vies » ? Et puis je pense aux couveuses, aux cathéters et au femmes sur les pages de soutien, sont épuisées et découragées. Je sais qu’il y a bien pire que ce que je vis, si j’ai la moindre chance d’être utile ça vaut le coup d’essayer. J’aurai au moins fait ça.

Une semaine avant les trois mois je suis presque à trois litres, pas tout à fait. J’appelle le lactarium, Christine me dit que c’est pas un problème, on va faire la prise de sang et elle m’envoie le chauffeur. Je lui dit que c’est pas nécessaire, je prends une glacière, je dois aller en ville demain, je viendrai la voir. En fait j’ai un peu envie de la rencontrer, de voir cet endroit auquel je serai un tout petit peu liée si ça marche. Elle me dit qu’elle sera là demain, pas de souci, on fera la prise de sang sur place.
Elle est aussi gentille en vrai qu’au téléphone, elle me sourit. Je lui demande si elle peut me prévenir quand elle aura les résultats, si le lait passe les tests. Elle me promet que oui en mettant le sac scellé dans un congélateur. Je sors du l’hôpital avec l’impression d’avoir repassé un oral du bac.

Ça fait bien 15 jours, je n’ai pas eu de nouvelles. Peut-être que ça n’a pas marché, elle n’a pas voulu me le dire pour ne pas me faire de la peine. J’ai dû faire une bêtise, mal laver une pièce, quelque chose comme ça. J
Je ne suis toujours pas enceinte, j’ai refait un test ce matin. Paraît que je devrait même pas essayer parce que je m’en sors déjà pas avec un seul enfant. On se dispute tout le temps avec M. Puma, à force d’être toujours unis dans l’adversité on commence à se demander si on se collerait pas un peu la poisse. Le rendez-vous chez le gastro est à 17h, ça fait deux mois que j’ai des nausées et la généraliste estime qu’il est temps de faire le point. Je n’arrive pas à m’organiser pour travailler entre la petite, le ménage et la fatigue. « Comment font les autres ? « , me dit-on. Je sais pas, je dois pas être capable.
C’est au point mort. J’ai tout raté. Je sers à rien.

Le téléphone sonne.
« Mme Something ? C’est Christine du lactarium. Je vous appelle parce qu’on avait convenu que je vous tiendrai au courant quand on aurait travaillé le lait. C’est bon, il est passé. On va pouvoir l’utiliser ».

Je la remercie dix fois, lui dis à bientôt. Je raccroche. Elle ne sais probablement pas à quel point ce qu’elle vient de faire est important pour moi. Je pleure pendant de longues minutes, en souriant.

Le Jaguarondi est chez la tatie aujourd’hui. Je pars savonner le tire-lait et faire bouillir l’eau.

Moi aussi je peux sauver des vies.

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