Être hospitalisé au Danemark

Parfois, il suffit de pas grand-chose pour remettre en cause nos automatismes en matière de parentalité et d’éducation. Parfois il suffit juste d’un peu d’imagination.

Imaginez que vous êtes en vacances au Danemark. Seul.e.

À peine descendu de l’avion, vous faites une chute. S’ensuivent énormément d’agitation, du bruit, des lumières vives et bien sûr tout le monde parle une langue à laquelle vous ne comprenez strictement rien.

Vous êtes dans une chambre d’hôpital impersonnelle, dans un lit qui ne sent rien. Vous ne pouvez presque pas bouger. Vous avez faim et la tête qui tourne, vous regardez autour de vous mais il n’y a personne.
Vous appelez. Personne.
Il se passe un moment, vous ne savez pas exactement combien de temps. Mais ça a l’air bien long. Vous commencez à paniquer un peu… Beaucoup.

Vous criez.

La porte s’ouvre brusquement et une infirmière entre, le visage fermé. Elle a l’air assez sûre d’elle, affiche un sourire un peu forcé et vous lance des ordres en danois. Que vous ne parlez pas.
En plus, soyons honnêtes, le danois c’est pas ultra mélodieux de prime abord.
Mais vous comprenez globalement que vous n’avez pas intérêt à bouger ni à appeler pour rien.
Elle remue votre lit sans ménagement pendant qu’elle vous parle, tire un peu sur vos couvertures pour les tendre. Vous ne pouvez plus bouger du tout. Vous essayez de lui faire comprendre que vous ne vous sentez pas bien mais elle fronce les sourcils et vous remballe d’un ton sec. Elle tourne les talons et se dirige vers la porte, qu’elle claque en sortant.

Donc elle vous laisse là, vous avez toujours faim et maintenant vous avez compris qu’on n’allait pas vous venir en aide. Ou peut-être si mais pas tout de suite. Ou alors on sert à manger dans quelques instants et elle était fâchée parce que vous l’avez interrompue dans la préparation… Qui sait ???
Alors vous attendez encore un peu mais c’est pas rassurant, en plus vous avez toujours la tête qui tourne.

Il se passe encore du temps, longtemps. Ou pas, comment savoir, vous n’avez pas vraiment la notion du temps. Votre cœur bat plus vite, le vertige augmente.
Vous recommencez à flipper, vous avez encore plus faim, est-ce qu’on va vous laisser ici encore longtemps ? D’ailleurs c’est où, ici ? Vous ne savez plus comment vous êtes arrivé.e là, on ne vous a rien dit, si ça se trouve c’est même pas un vrai hôpital ! Et cette sorcière, c’était qui ???
Vous paniquez mais si vous appelez encore l’infirmière va arriver et probablement s’énerver cette fois et qui sait ce qu’elle va faire…

Mais vous êtes épuisé.e, désorienté.e, vous avez faim et la tête qui tourne, donc vous vous mettez à paniquer complètement.
Dix secondes plus tard, vous tentez sans succès de retenir les sanglots qui montent. Vous arrivez à peine à respirer. Ça semble durer une éternité.

Crédit photo Sharon Ang

La porte de la chambre s’ouvre, doucement. Une autre infirmière entre et s’approche de vous avec un petit sourire. Quand elle voit vos joues baignées de larmes, elle ouvre de grands yeux étonnés, vous prend la main et commence à vous parler tout doucement d’une voix rassurante. Finalement, ça peut être mélodieux le danois. Vous ne comprenez toujours rien mais vous devinez qu’elle vous veut du bien.
Vous craquez complètement et fondez en larmes, bruyamment. Elle vous prend dans ses bras en faisant « shhhhhhh » tout doucement. La pression retombe progressivement.

Elle pose la main sur votre front et fronce un peu les sourcils, sans perdre son sourire. Sans vous lâcher, elle attrape un linge humide qu’elle vous passe sur le front en tamponnant. Pendant ce temps elle vous parle, calmement, en souriant. Elle vous regarde dans les yeux en souriant, dégage vos bras des couvertures.
Votre ventre se met à gargouiller, elle vous pose une question. Bien sûr, vous n’avez rien compris mais vous la regardez avec des yeux pleins d’espoir. Elle s’éloigne sans vous quitter des yeux, continue à vous parler et va chercher quelque chose puis revient vers vous. Elle vous nourrit, enfin et vous dévorez.

Vous vous sentez mieux, mais la fatigue vous tombe dessus. L’infirmière vous voit vous frotter les yeux alors elle vous rallonge doucement et vous tient la main pendant que vous sombrez dans un profond et paisible sommeil.

Je ne sais pas pour vous mais moi, si un jour je me retrouve hospitalisée au Danemark, je voudrais tomber sur la seconde infirmière.
Parce que même si je ne comprends aucune des deux et qu’aucune des deux ne me comprend, au moins elle essaie. Parfois, c’est tout ce dont on a besoin.

Quand j’étais enceinte de ma fille, j’ai lu beaucoup de choses sur la petite enfance, la psychologie positive, les capacités du nouveau-né…
J’ai très vite réalisé que pour un enfant, depuis les premières heures de sa vie et pour de longs mois, la vie entière est comme une hospitalisation au Danemark.
Et qu’en tant que mère je devrai, autant que possible, essayer de ressembler à la deuxième infirmière. Même si je devais enchaîner les gardes, que ma patiente se montrait difficile ou que je trouvais ce job beaucoup trop mal payé.

Du coup quand une copine me dit que sa belle-mère, son mec ou sa voisine lui met la pression pour qu’elle laisse pleurer un bébé de trois jours ou qu’elle ne se laisse pas manipuler par son enfant de six semaines qui pleure par caprice… Je lui parle d’une hospitalisation au Danemark.
Et je lui dis que je souhaite à sa voisine, sa belle-mère ou son mec de ne jamais se retrouver coincés dans une maison de retraite avec la première infirmière.

Mes excuses à tous les Danois qui ont pu se sentir offensés par cette publication, surtout les miens.
Mais comme le dit toujours mon père…

« Le danois c’est pas une langue, c’est une infection de la gorge »

Crédit photo de couverture : Torben7400

3 commentaires sur “Être hospitalisé au Danemark

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  1. Je ne m’attendais pas à la chute..cela fait vraiment réfléchir. C’est dommage que ce soit derrière moi tout ça mais j’aimerais partager ce texte. Comment je fais?

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